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L'édition, autrement  !...

 

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Christophe EUSTACHE

Présentation

Christophe EUSTACHE, bientôt 45 ans, féru de littératures dans toutes ses formes, nous concocte avec sa nouvelle "Yeux d'orage par temps de prunes", un récit dans lequel la conscience humaine s'interroge sur les autres et sur soi-même. L'homme, actuellement commandant de police à la direction centrale de la sécurité publique Place Beauvau, est en charge des ressources humaines des commissaires. Auparavant, il a connu le terrain - notamment la cité des Bosquets à Gagny-Montfermeil dans le 9 - 3 !- et a exercé également ses fonctions dans le Doubs, où il a rencontré une autre forme de délinquance, avec une appréhension différente de celle que l'on peut avoir en région parisienne.

Son expérience est sans doute l'une de ses sources d'inspirations les plus marquantes dans ses créations, lui qui se plait à écrire également de la poésie et des romans policiers.

Le style de Christophe EUSTACHE a séduit une majorité des membres du comité de lecture. Sans nul doute, à la découverte du premier chapitre qui vous est confié ci-dessous, aurez-vous l'envie de souscrire au projet éditorial que nous mettons en place dès aujourd'hui.

 

 

Yeux d'orage par temps de prunes

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Afin de trouver un second souflle à une période difficile de son existence, Marc, le héros de ce récit, s'offre une échappatoire au coeur même d'un silence et d'un paradis de nature : le lac Allos, que surplombe le Mont Pelat. Si convaincu de la Vérité qu'il a découverte, il ne sait pas qu'au détour du chemin, un regard aussi profond que mystérieux va remettre en cause ses convictions profondément ancrées en lui.

La chute, inattendue, plongera alors le lecteur dans le marasme de ses propres doutes... Cette Vérité, qu'est-elle vraiment ?

Caractéristiques : format 14x21, dos carré collé, 80 pages.

Prix : 12€ 

Pour acquérir le livre : COMMANDER ET/OU ADHÉRER

CHAPITRE 1


Une légère stridulation le tira du sommeil. Il n’osa ouvrir les yeux. Peur de la lumière. Il ne reconnaissait plus son lit. Le matelas était sensiblement plus moelleux que celui sur lequel il avait l’habitude d’étendre ses abattis fatigués. La faute à son ex-femme qui aimait dormir sur une planche de bois.

Mais où se trouvait-il ?

Sans soulever une paupière, il tenta de rassembler ses pensées. L’évidence s’imposa à lui avec la brusquerie qui caractérise les prises de conscience après une longue nuit sans rêve.

En vacances ! Il était en vacances. Mais pas chez lui. Il était parti loin, très loin. Huit cents kilomètres et des bananes. Ce n’était pas le bout du monde. Certes. Il était à Allos, dans une chambre d’hôte. Le logis s’appelait « L’Attrapeur de rêves ». Drôle de nom. Il se souvint que, la veille, il avait demandé à l’hôtesse ce qui avait motivé le choix d’une telle appellation. Claire, car c’est ainsi que la jeune femme se prénommait, avait alors expliqué que son mari, Matt, avait vécu quelques années au Canada à proximité d’une communauté indienne. Ce dernier avait appris que « l’attrapeur de rêves » était un gri-gri placé au-dessus de la couche des enfants afin que ceux-ci fassent de beaux rêves. Revenu en France, le couple avait décidé de donner le nom de ce colifichet indien à leur gîte. C’était tout un programme, pensa Marc.

Il avait succombé à la fatigue. Lui qui souffrait habituellement d’insomnie, s’était écroulé dans les bras du dieu Morphée comme un nouveau-né.

Il hasarda enfin l’ouverture des yeux. Le déluge attendu de luminosité ne vint pas.

La pénombre accueillit son retour dans le monde des vivants.

Après avoir jeté un rapide regard vers la fenêtre, il se concentra pour trouver l’origine du bruit qui l’avait réveillé. Cela ressemblait à un sifflement modulé. Plusieurs idées lui traversèrent l’esprit : la sonnerie d’un réveil, d’une montre, d’un téléphone portable ? Non ! C’était plus mélodieux et plus naturel que tous ces sons mécaniques et électroniques.

La douce stridulation recommença. Marc comprit alors qu’il s’agissait des trilles d’un oiseau. Il haussa les sourcils. Il n’avait plus vraiment l’habitude d’être réveillé de la sorte. Rassuré, il s’étira autant qu’il le put en repoussant la couette avec ses pieds et en s’arc-boutant. Un coup d’œil distrait sur la table de chevet lui révéla qu’il était près de huit heures trente.

Il s’assit lentement et se passa la main dans les cheveux. Quelle nuit, se dit-il ! Il se sentait ragaillardi. Le voyage d’hier, long et sinueux, l’avait éreinté. Une première moitié, autoroutière, s’était avérée lassante et peu intéressante. Puis, la montagne aidant, la route s’était faite plus tortueuse et plus pittoresque et les kilomètres s’étaient allongés au fur et à mesure que la vitesse s’amenuisait. La dernière partie du trajet, très sinueuse, était devenue insupportable. Les paysages traversés étaient pourtant splendides, mais, fébrile et exténué par le stress de la vie urbaine, Marc n'avait qu'une hâte : arriver. Plus il s’approchait, plus son impatience grandissait.

Le panneau du village d’Allos était enfin apparu. Les premières toitures s’étaient étalées devant lui. Elles semblaient s’être regroupées pour lutter plus efficacement contre le monde sauvage et minéral qui les cernait de toutes parts.

Marc avait rapidement trouvé « l’Attrapeur de rêves ».  L’accueil de Matt et de Claire avait été chaleureux et plein de curiosité. Un citadin seul qui vient passer dix jours en plein parc du Mercantour, c’était assez inhabituel. Après les présentations d’usage, Claire l’avait conduit jusqu’à sa chambre. La décoration en était typiquement alpine : des poutres massives traversaient le plafond, l’ameublement en bois blanc se fondait dans l’atmosphère rustique, et des rideaux aux motifs rouges et crème égayaient une fenêtre qui s’ouvrait sur la montagne.

Marc avait rapidement dîné d’un sandwich tout en déballant ses quelques affaires. Rien de très encombrant. Le rangement avait été rapide. Puis, il avait passé la soirée à discuter avec ses hôtes. Chacun avait appris de l’autre. Marc avait beaucoup écouté, et peu dit. Matt parlait de « sa » région, des randonnées et des découvertes qu’on pouvait y faire, des sentiers cachés que les touristes ne connaissaient pas, des lacs de montagne nichés aux creux des escarpements et des cascades s’étiolant en corolles adamantines. Claire évoquait le village et ses habitants, « son » gîte qu’elle avait décoré elle-même, sa vie au creux de la vallée, ses joies et ses projets.

Marc acquiesçait. Il louait la beauté et le confort des chambres, la décoration riche et passionnée des lieux ainsi que la beauté sauvage de la région.

Matt s’absenta en milieu de soirée en s’excusant. Son travail l’appelait le lendemain à un réveil très matinal. Marc resta seul avec Claire laquelle poursuivit avec passion son récit. Elle était prolixe et semblait heureuse de trouver une oreille attentive. Elle évoqua ses espérances à peine voilées de regrets fuyants qu’elle laissait échapper au travers d’assertions de félicité sur son quotidien. Marc se surprit à faire preuve d’attention aux propos de son hôtesse. Ça n’avait jamais été son fort. Ou plutôt si. Son travail consistait à écouter ce que lui disaient les autres. Le corollaire en était une incapacité certaine à comprendre ses proches. En rentrant chez lui, le soir, il n’avait plus la force de se mobiliser. Sa lassitude était telle que son esprit était comme engourdi.

Mais ce soir, Claire parlait. Et Marc relançait même le débat quand elle semblait se perdre dans ses digressions. Il sollicitait une explication sur un élément de décoration ou sur les produits locaux. Elle reprenait le fil de ses explications. Il y prit plaisir. Il écoutait. Et ça n’avait rien à voir avec son travail. Les propos étaient passionnés. Il avait même l’impression que, quelque part, une sorte de catharsis synallagmatique s’opérait. Claire se libérait en parlant à un homme de la ville. En retour, Marc s’évadait lorsque cette femme des montagnes s’exprimait. Sans en avoir vraiment conscience, tous deux cherchaient une chose nimbée de brume, une chose immatérielle que chacun croyait pouvoir trouver dans l’existence et l’expérience de l’autre, une chose sans forme précise, un désir éthéré et imprécis qu’ils tentaient de découvrir sans se l’avouer.

Leur vie leur convenait-elle ? N’avaient-ils pas loupé quelque chose ?

Au milieu du gué, il est parfois difficile de savoir quelle rive rejoindre. A l’intersection de mille routes, il est parfois compliqué de choisir son chemin. Non ! Ce n’était pas « parfois », c’était « toujours ». Il est toujours compliqué de trouver sa voie.

Cependant, la conversation était restée badine, et les sujets abordés s’étaient avérés légers. Marc n’eut pas immédiatement conscience de ce que sous-entendaient certains propos de Claire, et elle-même, certainement, ne s’en rendait pas compte. Maintenant seulement, tandis qu’il se rasait, il comprenait. Il avait cru que la soirée allait être longue et ennuyeuse ! Il s’était heureusement trompé.

Sa joue gauche s’enflamma au dernier passage du rasoir. Il se contempla un instant dans le miroir. Il appréhendait l’épreuve.

Il croisa son regard. Il observa ses propres yeux, sombres, mais pas totalement. L’iris était même d’un joli marron clair. Seulement, par ce qu’ils exprimaient, on avait l’impression que Marc avait tout vu. Comme si ses prunelles avaient contemplé la vérité. Celle que tout humain tente d’éviter dans sa vie, car trop dure à supporter. Trop difficile à comprendre, à appréhender, la vérité ultime, celle que les religions, quelle que soit leur origine, tentent de dissimuler derrière un vernis d’hypocrisie, un mariage de croyances absconses, un galimatias de prières et un amoncellement de mensonges. Cette vérité qu’on tait, celle qu’on refuse d’admettre, celle qu’on cache derrière sa conscience et à laquelle on aimerait bien ne jamais être confronté. Et son front soucieux en gardaient les stigmates.

Il cessa de croiser son regard dans le miroir et contempla son corps. Les marques de trente-neuf hivers s’y imprimaient. Mais c’était une silhouette de sportif. Pas d’athlète. Celui d’un homme que la pratique régulière d’un sport affermit et renforce. Il se trouva beau. Il était pourtant loin d’être narcissique. D’ailleurs, il détestait les miroirs. Pourquoi s’attardait-il ainsi ce matin ? Un pincement de cœur l’avait même déstabilisé lorsqu’un brusque élan inexplicable l’avait incité à s’observer. Une légère peur lui avait noué les tripes. Elle s’était vite évanouie.

Il poursuivit sa contemplation, évalua ses épaules, aux muscles ronds, observa son torse qui s’ornait d’un duvet de poils noirs, descendit jusqu’à son nombril, entouré par l’esquisse d’une tablette de chocolat.

Il s’arrêta soudain, rencontrant subitement ses propres yeux. Un sourire releva le coin de ses lèvres. Il se trouva stupide. Que lui arrivait-il donc ? Jamais il ne s’examinait de la sorte.  Il avait toujours détesté son reflet. Il avait beau se trouver toutes les qualités possibles - physiquement -, rien n’y faisait : l’image qu’il contemplait lui devenait rapidement insupportable.

Il se rabroua brutalement car le petit déjeuner l’attendait certainement. Il s’habilla très vite et sortit.

Dans le salon, la grande table en bois massif semblait l’attendre. Du pain en tranches, des croissants, des laitages, des céréales et un assortiment de confitures artisanales étaient posés sur une épaisse nappe aux motifs floconneux rouges et écrus. La cuisine « américaine » jouxtait une grande cheminée centrale au manteau composé de poutres à peine dégrossies. Marc embrassa toute la pièce d’un regard. Il ne vit personne. Tout était prêt sauf l’essentiel. Un bol attendait patiemment qu’on l’utilise entre la corbeille de fruits et un plateau de petits pots, mais il était vide. Marc se demanda s’il pouvait se servir. Il s’avança de quelques pas dans la vaste pièce. Il découvrit une boite à thé et en souleva le couvercle en bois vernis. Plusieurs sachets de différents parfums y étaient rangés. Il jeta un œil vers l’office, et vit sur un plan de travail une cafetière électrique qui diffusait une odeur amère. Ce n’était pas ce qu’il voulait. Il lui manquait juste de l’eau chaude pour infuser du thé. Il fureta dans la cuisine et trouva son bonheur – une casserole - dans l’un des nombreux placards.

Il se faisait chauffer de l’eau, lorsqu’un craquement de bois sec à l’étage lui fit relever les yeux. Son corps ne bougea pas. Juste ses yeux. Il en fallait plus pour le faire sursauter. D’autres craquements et quelques chocs assourdis se firent entendre. Des pas. Quelqu’un bougeait au-dessus de lui. La première marche en haut de l’escalier émit un infime grincement. Ce détail s’imprima dans sa mémoire contre son gré. Son travail consistait aussi à retenir des détails. Ce n’était donc qu’une déformation professionnelle de plus.

Les pas descendirent l’escalier un peu trop précipitamment. Il se retourna pour faire face à Claire. Une légère inquiétude pouvait se lire sur les traits de la maîtresse de maison.

—             Bonjour, dit Marc en souriant.

—             Oh ! Excusez-moi ! Bonjour. Je m’étais assoupie après le départ de Matt.

—             Ce n’est pas grave.

—             Vous ne faites pas de bruit. Vous êtes toujours aussi discret ?

Marc se contenta de sourire, avant de reprendre :

—             C’est moi qui devrais m’excuser. Je me suis permis d’utiliser l’une de vos casseroles pour faire chauffer un peu d’eau.

—             Vous avez eu raison. Que buvez-vous le matin ?

—             Du thé.

—             La bouilloire est là, répondit Claire en désignant une sorte de thermos qui reposait sur un socle chauffant.

—             Désolé ! Suis-je bête !

—             Asseyez-vous, je vous en prie. Servez-vous. Du jus d’orange ?

—             Volontiers. Merci.

Marc observa un instant l’étiquette des confitures qui s’étalaient sur le plateau en bois rehaussé de pyrogravures florales. « Pomme-Gingembre-Cannelle », « Mures », « Prunes-Coings », « Myrtilles » et « Eglantier » put-il lire sur les pots.

—             C’est vous qui les faites ? interrogea-t-il.

—             Certaines. Pour d’autres, ce sont des amies du village.

Marc fit une moue approbatrice. La bouilloire à la main, Claire s’approcha et versa l’eau chaude dans son bol.

—             Choisissez votre sachet, je vous prie.

—             Merci.

Elle le laissa commencer tranquillement son petit déjeuner, puis, lorsqu’il eut terminé sa première tartine, elle le questionna sur son programme de la journée. Marc n’hésita pas. Il ne connaissait pas la région, mais avait repéré plusieurs randonnées sur les cartes topographiques :

—             Je pense que je vais partir sur le sentier du Lançonet.

Claire parut surprise :

—             Tiens ! C’est inhabituel de commencer par là. Ce n’est pas très touristique, je veux dire. Les gens qui visitent le coin se rendent plutôt au lac d’Allos.

—             C’est prévu. Mais je préfère commencer par cette balade. Ça me semble perdu là-haut.

—             Ça l’est, fit-elle en haussant les sourcils. C’est un très joli coin... et c’est un excellent choix.

—             Merci.

—             Le chemin qui accède au parking de départ est un peu accidenté. Soyez prudent.

—             Je ferai attention.

Marc acheva de se restaurer en se confectionnant une nouvelle tranche de pain grillé. A chaque bouchée, il couvrait la mie d’une confiture différente. Repu, et prêt à affronter l’Everest s’il le fallait, il prit congé des lieux en épaulant son sac.

À l’extérieur,  il se retourna et observa la bâtisse un instant. En arrivant, la fatigue était telle qu’il n’avait pas réellement prêté attention à l’architecture du gîte en lui-même. C’était une ancienne grange que Matt avait retapée et aménagée en lieux d’habitation.

Impressionnant. Le mot lui vint naturellement à l’esprit.

Les vieilles pierres de la façade et des murs de soutènement étaient massives et brutes. Marc avait l’impression que le bâtiment était indestructible tant il paraissait solide et ancré dans le sol du massif. C’était comme si le chalet était une excroissance de la montagne elle-même. Les boiseries adoucissaient l’ensemble et apportaient une touche d’humanité dans un puzzle minéral à l’aspect sauvage. Marc se dit que Matt était aussi doué en maçonnerie et en charpente que Claire l’était en décoration d’intérieur. D’une certaine façon, ces deux-là s’étaient trouvés. Comme les deux parties du Yin et du Yang. Comme les polarités d’un aimant. Une complémentarité exemplaire.

Il était temps d’y aller. Marc se détourna et avant de s’engouffrer dans sa voiture, il jeta un coup d’œil distrait au ciel. De gros nuages blancs et cotonneux traversaient paresseusement l’azur. C’était une belle journée. Cet instant de plénitude, que connait tout randonneur avant le premier pas, lui rappela combien il fut heureux durant un temps sous des cieux similaires.

Un sourire mélancolique s’afficha un court instant sur son visage. Pour mettre fin à la crise nostalgique qui s’annonçait, il ouvrit la portière, s’installa et se mit en route.

Date de dernière mise à jour : 12/04/2017